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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 21:48

Le devin Tirésias, très réputé à travers les villes d'Aonie, faisait à ceux qui le consultaient des réponses infaillibles.

La première à éprouver la fiabilité de sa parole fut Liriopé, la Nymphe bleue, qu'un jour le dieu fleuve Céphise avait emportée dans ses tourbillons et violée. Très jolie, la Nymphe, devenue grosse, avait mis au monde un enfant, qui déjà à ce moment pouvait inspirer l'amour, et elle l'appela Narcisse.

Consulté pour savoir si cet enfant connaîtrait les temps lointains d'une vieillesse épanouie, le devin prophète déclara : « Narcisse vivra très vieux à condition qu'il ne se voie jamais ».

Longtemps la parole de l'augure parut infondée. L'issue de l'histoire, le genre de mort et l'étrange folie de Narcisse prouvent sa véracité.

A ses quinze ans, le fils du Céphise avait ajouté une année et pouvait passer pour un enfant ou pour un jeune homme. Nombre de jeunes garçons et nombre de filles le désiraient mais il avait, alliée à sa tendre beauté, tant de dureté orgueilleuse, que ni les garçons, ni les jeunes filles ne purent l'émouvoir.

Un jour qu'il poussait vers ses filets des cerfs apeurés, une Nymphe à la voix sonore l'aperçoit.

Devant un interlocuteur, elle ne sait ni se taire ni parler la première, c'est Echo « la résonnante ». Jusqu'alors, Echo avait un corps, non une simple voix, et pourtant, cette bavarde ne se servait pas autrement de sa bouche que maintenant : elle ne pouvait que répéter les tout derniers mots d'une longue phrase. C'était une punition d’Héra. Comme souvent, dans la montagne, Héra risquait de surprendre des Nymphes couchées avec son Zeus, Echo, avec sagacité, retenait la déesse par un long entretien pour permettre aux Nymphes de fuir. Quand celle-ci s'en aperçut elle lui dit : « Sur ta langue qui m'a abusée, tu auras seulement un pouvoir réduit et un usage très limité de ta voix ». Elle exécute ses menaces. Toutefois, la Nymphe répète les sons qui terminent une phrase, et reproduit les mots qu'elle a entendus.

Or, donc, dès qu'elle vit Narcisse errant dans des terrains vagues, elle brûla d'amour pour lui et se mit à le suivre à la dérobée.

Et plus elle le suit, plus elle brûle en approchant la flamme : ainsi le soufre dont on a enduit le sommet des torches capte avec vivacité la flamme qu'on approche. Que de fois elle a voulu l'aborder avec des mots caressants et lui adresser de tendres prières ! Sa nature s'y refuse, ne lui permet pas de commencer, mais, elle est prête, chose permise, à attendre les sons auxquels elle renvoie ses propres mots.

Un jour, le jeune homme, séparé de ses fidèles compagnons, avait dit : « Il y a quelqu'un ? », et Echo avait répondu « quelqu'un ». Stupéfait, et tout en dirigeant partout ses regards, « Viens », crie-t-il d'une voix forte. Elle renvoie un appel à son appel. Il se retourne, et ne voyant venir personne, il reprend : « Pourquoi me fuis-tu ? », et entend autant de mots qu'il a prononcés. Il continue et, abusé par ces voix qui semblent se répondre, « Rejoignons-nous », dit-il, et Echo, qui jamais ne pourrait avoir son plus agréable à renvoyer, répondit : « Rejoignons-nous ».

Enchantée par ses paroles, elle sortit de la forêt pour aller entourer de ses bras le cou tellement désiré. Mais lui, il s'enfuit et dans sa fuite dit : « Enlève tes mains qui me serrent ! Je mourrai avant que tu ne disposes de moi » ; elle ne put que répondre : « que tu ne disposes de moi ! »

Rejetée, elle se cache dans les bois, dissimule sous les feuilles son visage honteux et, depuis lors, vit solitaire dans des grottes. Pourtant son amour persiste, accru par la douleur du rejet. Les soucis épuisent son pauvre corps qui ne trouve pas le sommeil ; la maigreur plisse sa peau et toute la sève de son corps disparaît dans l'air. Il ne lui reste que la voix et les os : sa voix subsiste, et on dit que ses os ont l'aspect de la pierre. Depuis, elle se cache dans les forêts, invisible dans la montagne, mais tout le monde l'entend : elle est le son qui vit en elle.

Ainsi Narcisse s'était-il joué d'Echo et d'autres Nymphes issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons.

Un jour, Narcisse envoya, une épée à Ameinias, le plus tenace de ses soupirants. Celui-ci se tua de désespoir avec ce présent devant la porte de Narcisse en faisant appel aux Dieux pour venger sa mort : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même et ne pas posséder l'être aimé ! ». La déesse Artémis approuva cette juste prière.

Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ; ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne ni autre troupeau ne l'avaient touchée ; nul oiseau, nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l'avaient troublée. Elle était entourée d'un gazon nourri de l'eau toute proche, et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l'échauffer.

Ici, Narcisse, épuisé par une chasse animée sous la chaleur, se laisse tomber, séduit par l'aspect du site et par la source, et tandis qu'il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui : en buvant, il est saisi par l'image de la beauté qu'il aperçoit. Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre. Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile, reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros. Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux, et ses cheveux, dignes de Dionysos, dignes même d'Apollon, ses joues d'enfant, sa nuque d'ivoire, sa bouche parfaite et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige. Admirant tous les détails qui le rendent admirable, sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même. Quand il sollicite, il est sollicité. Il embrase et brûle tout à la fois. Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse, que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l'eau !

Narcisse par Le Caravage vers 1595                                                          Illustration - Narcisse par Le Caravage vers 1595

Il ne sait ce qu'il voit, mais ce qu'il voit le consume, et l'erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite. Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ? Ce que tu désires n'est nulle part. Détourne-toi, tu perdras ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image : elle n'est rien en soi. Elle est venue avec toi et reste avec toi ; avec toi elle s'éloignera, si du moins tu pouvais t'éloigner !

Ni le souci de Déméter, ni le besoin de repos ne peuvent le tirer de cet endroit. Mais, couché dans l'herbe sombre, il contemple d'un œil insatiable cette beauté trompeuse et ses propres yeux le perdent. Se soulevant légèrement, il tend les bras vers les forêts qui l'entourent et dit :

« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ? Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d'amants. Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles, que, durant cette longue période, quelqu'un se soit ainsi consumé ? Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît je ne puis l'atteindre pourtant. Si grand est l'égarement d'un amant. Et raison de plus à ma douleur, il n'y a pour nous séparer ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes. Un peu d'eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte car chaque fois que j'ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides, chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut. Je crois pouvoir le toucher, un très mince filet d'eau sépare les amants. Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ? Où t'en vas-tu quand je t'appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté ni mon âge que tu fuis, moi que même des Nymphes ont aimé ! Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir, et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens. A mes sourires, tu souris en retour. Souvent même j'ai vu tes larmes quand je pleurais. D'un geste de la tête, tu réponds à mes signes et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres, tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles ! Cet être, c'est moi : j'ai compris, et mon image ne me trompe pas. Je me consume d'amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ? L'objet de mon désir est en moi. Ma richesse est aussi mon manque. Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Vœu inattendu de la part d'un amant, je voudrais que s'éloigne l'être que j'aime. Déjà la douleur m'ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre n'est pas long, et je m'éteins dans la fleur de l'âge. Du reste, la mort ne m'est pas pénible. Dans la mort, je cesserai de souffrir. Cet être que j'aime, je voudrais qu'il ait vécu plus longtemps. Maintenant unis à deux par le cœur, nous mourrons d'un seul souffle. »

Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image, troublant l'eau de ses larmes, et, avec l'agitation de la fontaine la forme s'obscurcit. Lorsqu'il la vit disparaître, il s'écria : « Où t'enfuis-tu ? Reste, cruel, n'abandonne pas ton amant ! Qu'il me soit permis de contempler ce qu'il m'est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »


Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes. Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ainsi souvent des fruits, pâles d'un côté, rosissent de l'autre, ainsi d'habitude les grappes de raisin aux tons changeants se colorient de pourpre, déjà avant d'être mûres.

Narcisse et Echo par John William Waterhouse 1903
                                              Illustration - Narcisse et Echo par John William Waterhouse 1903


Dès qu'il se vit ainsi dans l'onde redevenue lisse, il ne le supporta pas plus longtemps. Comme la cire blonde se met à fondre près d'un feu léger et comme le givre du matin se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour, il se dissout et peu à peu devient la proie d'un feu caché. Déjà son teint n'a plus une blancheur mêlée de rose.

La vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue, le corps qu'autrefois avait aimé Echo, tout cela n'existe plus. Celle-ci, bien qu’elle n’eût pas pardonnée à Narcisse, souffrait avec lui. Elle répéta, en écho à sa voix « Hélas ! Hélas ! » quand il se plongea un poignard dans la poitrine. Et elle redit aussi sa dernière phrase au moment où il expirait « O toi, jeune homme que j’ai vainement aimé, adieu ! »

Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l'herbe verte, la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître. Même après son accueil en la demeure infernale, il se contemplait dans l'eau du Styx.

Ses sœurs, les Naïades, se lamentèrent et déposèrent en pleurant sur leur frère leurs cheveux coupés. Echo répercuta leurs gémissements. Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres mais nul corps ne fut retrouvé. Au lieu de celui-ci, à l’endroit où avait coulé le sang de Narcisse, elles trouvèrent une fleur au cœur couleur de safran, entourée de pétales blancs.

Narcice - la metamorphose de Narcisse de Dali 1937
                                           Illustration de Dali - La métamorphose de Narcisse - 1937

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orcheon 03/12/2011 13:47


j'aurais bien vus ici un tableau que j'aime beaucoup, 'la métamorphose de narcisse' de Dali.


j'ai moi même ce soucis, c'est pour ça que j'évite les miroirs

Miss Terry Traine 03/12/2011 13:58



Tu vivras vieux tant que tu ne te verras pas alors


Je vais voir le tableau de Dali, je ne le visualise pas à cet instant.


Ok, je viens de rajouter l'illustration, ça fait un beau final, merci



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